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The One Twenty-Two Train

Posted 3/18/2016 7:42pm by Eugene Wyatt.

Si un être peut être le produit d’un sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que j’avais tant désiré voir apparaître quand j’errais seul du côté de Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu’illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces trains qui ne s’arrêtaient qu’un instant. Elle longea les wagons, offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous oublions toujours qu’ils sont individuels et, leur substituant dans notre esprit un type de convention que nous formons en faisant une sorte de moyenne entre les différents visages qui nous ont plu, entre les plaisirs que nous avons connus, nous n’avons que des images abstraites qui sont languissantes et fades parce qu’il leur manque précisément ce caractère d’une chose nouvelle, différente de ce que nous avons connu, ce caractère qui est propre à la beauté et au bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et que nous supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne de compte le bonheur et la beauté quand nous les avons omis et remplacés par des synthèses où d’eux il n’y a pas un seul atome. C’est ainsi que bâille d’avance d’ennui un lettré à qui on parle d’un nouveau « beau livre », parce qu’il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres qu’il a lus, tandis qu’un beau livre est particulier, imprévisible, et n’est pas fait de la somme de tous les chefs-d’œuvre précédents mais de quelque chose que s’être parfaitement assimilé cette somme ne suffit nullement à faire trouver, car c’est justement en dehors d’elle. Dès qu’il a eu connaissance de cette nouvelle œuvre, le lettré, tout à l’heure blasé, se sent de l’intérêt pour la réalité qu’elle dépeint. Telle, étrangère aux modèles de beauté que dessinait ma pensée quand je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d’un certain bonheur (seule forme, toujours particulière, sous laquelle nous puissions connaître le goût du bonheur), d’un bonheur qui se réaliserait en vivant auprès d’elle. Mais ici encore la cessation momentanée de l’Habitude agissait pour une grande part. Je faisais bénéficier la marchande de lait de ce que c’était mon être complet, apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d’elle. C’est d’ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la plupart de nos facultés restent endormies parce qu’elles se reposent sur l’habitude qui sait ce qu’il y a à faire et n’a pas besoin d’elles. Mais par ce matin de voyage l’interruption de la routine de mon existence, le changement de lieu et d’heure avaient rendu leur présence indispensable. Mon habitude qui était sédentaire et n’était pas matinale faisait défaut, et toutes mes facultés étaient accourues pour la remplacer, rivalisant entre elles de zèle –s’élevant toutes, comme des vagues, à un même niveau inaccoutumé –de la plus basse à la plus noble, de la respiration, de l’appétit, et de la circulation sanguine à la sensibilité et à l’imagination. Je ne sais si, en me faisant croire que cette fille n’était pas pareille aux autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais elle le leur rendait. La vie m’aurait paru délicieuse si seulement j’avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l’accompagner jusqu’au torrent, jusqu’à la vache, jusqu’au train, être toujours à ses côtés, me sentir connu d’elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle m’aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures du jour. Je lui fis signe qu’elle vînt me donner du café au lait. J’avais besoin d’être remarqué d’elle. Elle ne me vit pas, je l’appelai. Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure était si doré et si rose qu’elle avait l’air d’être vue à travers un vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes yeux de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil qu’on pourrait fixer et qui s’approcherait jusqu’à venir tout près de vous, se laissant regarder de près, vous éblouissant d’or et de rouge. Elle posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés fermaient les portières, le train se mit en marche ; je la vis quitter la gare et reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant : je m’éloignais de l’aurore.

À l'ombre des jeunes filles en fleur, Marcel Proust 1918, Humanis Edition, Loc 11886

If a person can be the product of a soil the peculiar charm of which one distinguishes in that person, more even than the peasant girl whom I had so desperately longed to see appear when I wandered by myself along the Méséglise way, in the woods of Roussainville, such a person must be the big girl whom I now saw emerge from the house and, climbing a path lighted by the first slanting rays of the sun, come towards the station carrying a jar of milk. In her valley from which its congregated summits hid the rest of the world, she could never see anyone save in these trains which stopped for a moment only. She passed down the line of windows, offering coffee and milk to a few awakened passengers. Purpled with the glow of morning, her face was rosier than the sky. I felt in her presence that desire to live which is reborn in us whenever we become conscious anew of beauty and of happiness. We invariably forget that these are individual qualities, and, substituting for them in our mind a conventional type at which we arrive by striking a sort of mean amongst the different faces that have taken our fancy, the pleasures we have known, we are left with mere abstract images which are lifeless and dull because they are lacking in precisely that element of novelty, different from anything we have known, that element which is proper to beauty and to happiness. And we deliver on life a pessimistic judgment which we suppose to be fair, for we believed that we were taking into account when we formed it happiness and beauty, whereas in fact we left them out and replaced them by syntheses in which there is not a single atom of either. So it is that a well-read man will at once begin to yawn with boredom when anyone speaks to him of a new ‘good book,’ because he imagines a sort of composite of all the good books that he has read and knows already, whereas a good book is something special, something incalculable, and is made up not of the sum of all previous masterpieces but of something which the most thorough assimilation of every one of them would not enable him to discover, since it exists not in their sum but beyond it. Once he has become acquainted with this new work, the well-read man, till then apathetic, feels his interest awaken in the reality which it depicts. So, alien to the models of beauty which my fancy was wont to sketch when I was by myself, this strapping girl gave me at once the sensation of a certain happiness (the sole form, always different, in which we may learn the sensation of happiness), of a happiness that would be realised by my staying and living there by her side. But in this again the temporary cessation of Habit played a great part. I was giving the milk-girl the benefit of what was really my own entire being, ready to taste the keenest joys, which now confronted her. As a rule it is with our being reduced to a minimum that we live, most of our faculties lie dormant because they can rely upon Habit, which knows what there is to be done and has no need of their services. But on this morning of travel, the interruption of the routine of my existence, the change of place and time, had made their presence indispensable. My habits, which were sedentary and not matutinal, played me false, and all my faculties came hurrying to take their place, vying with one another in their zeal, rising, each of them, like waves in a storm, to the same unaccustomed level, from the basest to the most exalted, from breath, appetite, the circulation of my blood to receptivity and imagination. I cannot say whether, so as to make me believe that this girl was unlike the rest of women, the rugged charm of these barren tracts had been added to her own, but if so she gave it back to them. Life would have seemed an exquisite thing to me if only I had been free to spend it, hour after hour, with her, to go with her to the stream, to the cow, to the train, to be always at her side, to feel that I was known to her, had my place in her thoughts. She would have initiated me into the delights of country life and of the first hours of the day. I signalled to her to give me some of her coffee. I felt that I must be noticed by her. She did not see me; I called to her. Above her body, which was of massive build, the complexion of her face was so burnished and so ruddy that she appeared almost as though I were looking at her through a lighted window. She had turned and was coming towards me; I could not take my eyes from her face which grew larger as she approached, like a sun which it was somehow possible to arrest in its course and draw towards one, letting itself be seen at close quarters, blinding the eyes with its blaze of red and gold. She fastened on me her penetrating stare, but while the porters ran along the platform shutting doors the train had begun to move. I saw her leave the station and go down the hill to her home; it was broad daylight now; I was speeding away from the dawn.

Within A Budding Grove, Marcel Proust 1918; translated by C. K. Scott Moncrieff 1922, Loc 4008